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Les cogitations de Cegosum
Samedi 31 mai 2003

Le passé de quelques-uns de mes fantômes


Quand on a, comme moi, une vie peu palpitante, autant raconter celle des autres. OK, Toikimeli, j'exagère un peu et même si "Les vies les plus belles sont celles qu'on invente" comme le dit André Dehousse dans Un héros très discret, promis je ne raconterai que des histoires vraies, pas celles de ma vie mais un résumé de celles de certaines personnes de ma famille.
Comme promis la fois où j'ai vu Adrien et puisque c'est lié à mon entrée précédente, je vais te narrer une partie de l'histoire de ma famille, du côté de ma mère. Si ça ne t'intéresse pas, ben reviens dans quelques jours, Toikimeli.

Ce que je connais commence vers 1920 à Kirovograd (ancienne Elisabethgrad entre Kiev et Odessa) en Russie et plus exactement en Ukraine. Ma grand-mère maternelle, Irina, naît dans une famille endeuillée. En effet, sa mère, Flora, est devenue veuve, peu avant. Flora est issue d'une famille aisée de propriétaires de moulins (pas propriétaires terriens, Adrien m'a dit que cela était alors interdit aux juifs). Il n'avait du pain frais qu'une fois par semaine quand même. Flora m'avait racontée comment le linge mouillé accroché dehors en hiver, gelait immédiatement comme du verre puis séchait. Ca me paraît fou (Toikimeli, si tu t'y connais en physique, tu peux m'écrire si tu le souhaites) mais je me souviens d'un reportage sur des scientifiques dans l'Antarctique qui utilisaient la même méthode. Mais je m'égare...
Flora est mariée à 18 ans, veuve et mère à 19 ans. J'ai entendu dire que son mari avait été tué (c'était une époque troublée en Russie, je le rappelle) alors qu'il allait vérifier que son vélo était toujours là. A-t-il été au mauvais endroit au mauvais moment? Etait-ce lié à sa judéité? Je redemanderai à ma mère si elle en sait plus.
Le père de Flora est aux Etats-Unis et, selon ce qu'elle m'a dit (si ma mémoire est bonne), il "revenait régulièrement en Russie pour faire un gamin". Elle projette de retrouver son père et part dans un long périple avec sa fille, Irina, âgée d'un an. Elle n'est pas seule à s'exiler : Ivan, le frère de feu son mari (donc son beau-frère) est un brillant artiste et rêve d'aller à Paris. Ivan est le fils aîné, a une mère très sévère et des moeurs un tantinet libérées. En effet, il avait eu un enfant avec une femme mais vivait (marié?) avec une autre. La mère d'Ivan détestait ses belles-filles, tolérait cependant Flora car elle avait un bébé (son petit-fils) mais souhaitait que, comme le stipule la loi juive, Ivan marié et sans enfant (déclaré) vire sa compagne et se marie avec sa belle-soeur (qui est mère). Selon Adrien, cette loi était (est?) appliquée uniquement dans les familles ultra-tradionalistes, ce qui n'était pas le cas ici, c'était plus un prétexte pour virer une de ses brus qui ont résisté avec succès.
Ivan, sa mère, sa compagne, Flora et Irina quittent la Russie et partent pendant à peu près une année via la Roumanie, la Palestine, l'Egypte puis la France. Le voyage prend du temps, Ivan donne des cours de dessin à la bourgeoisie locale pendant plusieurs semaines ou mois, ce qui permet de payer les dépenses.

Tout ce petit monde s'installe à Paris, Ivan a du talent et du charisme, sa compagne sait très bien vendre ses travaux, la situation n'est pas trop mauvaise et en quelques années, il passe de peintre à la chaîne (des articles de Paris, comme des boites en bois peintes, assez courues en ce temps là) à un vrai artiste peintre (et sculpteur).
Un peintre russe vient les aider dans leur travail, il s'appelle Boris et va s'intéresser à Flora. Boris vient d'Arménie, a combattu contre les Rouges, avec les Blancs (parce qu'ils ont été les premiers à rafler tous les hommes valides de son village). Artiste dans l'âme (Adrien m'a traduit son bulletin scolaire, c'était drôle), il a émigré pour Paris en peignant les pylônes entre Marseille et Paris pour payer son voyage et, une fois arrivé, s'est rapproché de la communauté russe.
Cela explique les guillemets quand la fois dernière, je parlais des "parents" d'Irina. Pour Irina, ma mère et tous les autres, Boris est "le" (grand-)père même s'il ne l'est pas biologiquement parlant.
Adrien est arrivé peu après, nous sommes liés généalogiquement parlant mais c'est très éloigné. Il a le même âge qu'Irina et est vite devenu un ami. il m'a parlé du Paris des années trente puis quarante. Boris qui pourtant était le modèle typique de l'artiste tête en l'air, très loin des basses réalités de ce monde a refusé que sa femme et sa fille se fassent recenser comme juives. En faisant le bilan de la famille, Adrien m'a dit que peu de gens (une personne je crois) ont été déportés, parce qu'ils ne s'étaient pas fait recenser (et que personne ne les a dénoncés). Irina est tombée amoureuse d'un brillant jeune homme du sud ouest qui faisait Normale Sup. Ils se sont très vite mariés, le 29 mai 1943. Je m'étonnais que mon grand-père, baptisé sans doute mais athée sûrement, se marie avec une juive apatride à Paris en 1943! Encore que ma mère raconte qu'un policier a mis tellement de temps à vérifier les papiers d'Irina, apatride, qu'il en a oublié de vérifier ceux de mon grand-père, ce qu'il lui a sûrement évité d'être envoyé travailler en Allemagne dans le cadre du STO (Service du Travail Obligatoire). Ils sont partis vers le sud ouest peu après. Ma mère m'a aussi raconté qu'une fois où Boris et Flora, étrangers, devaient faire renouveler des papiers à la mairie, ils sont tombés sur un fonctionnaire qui les a engueulés "ces étrangers, faut toujours faire de la paperasse à n'en plus finir" et qui pendant ce temps là remplissaient des formulaires, pour qu'ils aient moins d'ennuis par la suite. Etre résistant dans une mairie parisienne, ce devait être assez délicat.
Ce que mes parents ne savaient pas, c'est qu'Adrien a joué un rôle dans leur mariage. Car sa compagne est d'origine russe elle aussi mais orthodoxe et les orthodoxes sont assez flexibles sur la conversion à leur foi. En gros, on dit "je veux devenir orthodoxe" et c'est fait (j'imagine qu'il faut aussi abandonner sa foi "précédente"..). Sa compagne s'est donc arrangée pour faire, en accord avec l'Eglise, de faux certificats de baptême orthodoxe. "Ma femme a fait une mésalliance en se mariant avec un juif comme moi" m'a-t-il dit en souriant. Ce qu'il a omis de me révéler en revanche (et que mes parents savent) c'est que sa femme est de haute voire très haute origine russe, ce qui peut sans doute expliquer comment elle a pu négocier avec les autorités religieuses.
Irina et mon grand-père se sont donc mariés à l'église orthodoxe en 1943. J'ai dit à Adrien que je croyais que la mère de mon grand-père (celle morte à 99 ans il y a peu) n'avait su qu'après la guerre que sa bru était juive (car en voyant son fils sortir d'une église orthodoxe, elle a bien dû se dire qu'il y avait quelque chose de bizarre). "Non, elle était au courant, ou mise devant le fait accompli mais elle avait bien compris".
Lors du mariage, Boris a fait des siennes. Ils avaient réussi à trouver des petits pois en quantité (je rappelle que c'était la guerre et donc le rationnement). C'était à une petite centaine de kilomètres de Paris. Tout était organisé, les vendeurs attendent sur le quai comme ça Boris arrive, paye, prend la marchandise et rentre sur Paris (c'était la veille du mariage, il faut les écosser les petits pois...). Boris part comme prévu mais ne rentre pas. On s'inquiète de part et d'autre (les vendeurs ne l'ont pas vu), le père de mon grand-père prend les choses en main, le train, les marchandises aux vendeurs et le train du retour. Boris n'est toujours pas là. Il est rentré bien plus tard, il avait dû se perdre en chemin mais il était ravi de sa journée, la campagne était belle, il faisait un temps magnifique... Ramener les petits pois? Ca lui était complètement sorti de la tête. Un artiste, je te dis.

C'est une histoire assez mouvementée qui me fascine et m'effraie en même temps. Oui, ma vie est morne par rapport à celle qu'ils ont vécu mais je ne me plains pas de ne pas avoir connu les guerres et l'exil. Je me dis qu'ils avaient à peine plus de vingt ans et je me demande comment j'aurais réagi à leur place. Mon grand-père a rejoint la résistance près de son village natal, il me montrait fièrement sa pommette cassée lors d'un match de foot organisé pour échanger des infos entre réseaux (mais il jouait pour de vrai, la preuve). J'ai lu aussi un poème qu'il a publié en 1944, j'étais captivé par cette allégorie à laquelle je ne comprenais pas grand chose. Il écrivait bien mon grand-père.
Du côté paternel, mon grand-père a été prisonnier de guerre cinq ans en Prusse Orientale (région de Koenigsberg/Kaliningrad maintenant en Russie/Pologne). Les conditions étaient sensiblement les mêmes que les paysans du coin (la liberté en moins), ils avaient le statut de prisonniers de guerre. Cinquante ans plus tard, mon père a accompagné son père sur ses lieux de captivité, il a renoué contact avec un homme de la ferme où il a travaillé, ça doit faire bizarre cinquante après.

Ivan est mort dans les années soixante, il était assez connu pour qu'on parle un peu de lui dans Le Monde. Boris a beaucoup peint mais n'a jamais voulu exposer et se battait contre ceux qui essayaient de le faire exposer (il ne voulait pas que les toiles sortent de chez lui, ça n'aide pas). Quand il offrait une toile, il refaisait la même pour lui (étrange, non?). On a gardé pas mal de ces tableaux (ainsi que certaines sculptures d'Ivan) et aussi ses cahiers de travail où on voyait toutes les étapes entre l'ébauche, le dessin et puis la peinture. J'ai toujours cru que son oeil crevé était lié à ses combats et en fait, non, c'est un bête (forcément) accident de mobylette.
Comme je l'ai écrit, Irina est morte un 29 mai, le jour de son anniversaire de mariage et celui de sa fille. Son mari a suivi moins de trois mois après. Boris et Flora l'année suivante. Flora n'est jamais allée aux Etats-Unis, mes parents ont cherché dans les registres d'Ellis Island, son nom de jeune fille dans l'espoir de trouver une trace du père mais en vain.

Comme je l'ai déjà écrit lors de notre rencontre, je suis bien content d'avoir parlé avec Adrien (et sa "princesse russe" qui est bien mal en point), j'en ai appris plus sur ma famille, et puis j'ai une vision d'eux à mon âge, ça les rend encore plus présents, plus réels. Je sais aussi qu'Adrien n'est pas éternel et étant le dernier témoin (en bon état), s'il était mort sans que je ne prenne le temps d'aller le voir, je m'en serai voulu toute ma vie....

Promis, Toikimeli, j'arrête de parler du passé, la prochaine fois, ce sera ma petite vie, bien morne ou confortable, c'est selon.

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"La mémoire est un bijou, une pierre qui n'a pas besoin qu'on la taille"

Note du 3 juin 2005 : Pareil que l'entrée précédente, en un peu moins émouvant (mais plus mouvementé). Rien à ajouter à part que depuis cette date, la "princesse" est morte.

Commentaire(s) :
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